Après une enquête de quatre années d’exploration et de reconstitution du réseau complexe de sociétés et de chaînes d’approvisionnement du bois des forêts du Gabon et du Congo, le cabinet Environmental Investigation Agency, Inc. (EIA) a récemment révélé les dessous d’un odieux commerce.
Selon l’EIA la mutation rapide du secteur de l’exploitation forestière dans le bassin du Congo a permis à la Chine de devenir en quelques années seulement, le plus grand débouché pour les bois la région, soit 46% de la valeur des exportations (en 2016).
Cette évolution indique-t-ils, remodèle un secteur historiquement dominé par les sociétés européennes depuis la colonisation du continent africain au 19ème siècle. Des entrepreneurs asiatiques, notamment malaisiens, singapouriens et chinois (de Hong Kong et du continent), ont acquis de vastes étendues de forêts tropicales dans le bassin du Congo, créé de nouvelles sociétés ou renfloué d’anciennes.
Rien qu’en 2018, des sociétés asiatiques, principalement venues de Chine continentale, auraient obtenu le contrôle de plus de 2,5 millions d’hectares de concessions forestières au Cameroun, au Gabon, en République démocratique du Congo et en République du Congo. Le Groupe Dejia a été l’un des précurseurs des investissements chinois en Afrique.
Selon l’un des cadres supérieurs dudit groupe, la société a établi le modèle de « réussite » pour les investisseurs asiatiques et en particulier chinois. M. Xu Gong De, un magnat chinois qui a passé des décennies dans la région, est le cerveau du Groupe qui s’est positionné à l’épicentre des investissements chinois dans l’industrie du bois dans le bassin du Congo.
L’enquête d’EIA, souligne également que plusieurs facteurs expliquent cette trajectoire. La capacité à obtenir un soutien solide des décideurs s’est avérée essentielle. Au Gabon, le réseau des parrains du Groupe Dejia comprend notamment l’un l’ancien président de la commission de l’Union africaine et ancien président de l’Assemblée générale des Nations unies, Jean Ping.
En échange de son soutien politique et de ses nombreuses relations en Chine et en Afrique, M. Xu, qui n’est autre que son neveu, aurait été le principal financeur de sa campagne présidentielle en 2016 au Gabon, comme des responsables du Groupe l’ont expliqué aux enquêteurs d’EIA.
En République du Congo, le Groupe Dejia a trouvé un puissant allié auprès de M. Henri Djombo, l’un des plus anciens ministres en Afrique (dont 19 ans passés au poste de ministre de l’Économie forestière de la République du Congo). L’un des principaux responsables du Groupe Dejia en République du Congo a déclaré aux enquêteurs d’EIA qu’une mallette pleine d’argent liquide était fréquemment remise au ministre en échange de ses services.
Le Groupe Dejia comprends plusieurs sociétés affiliées impliquées dans la récolte, le transport, la transformation et l’exportation du bois, y compris Sino Congo Forêt (SICOFOR) et Congo Dejia Wood Industry (CDWI) en République du Congo, et la Société de Sciage de Moanda (SSMO) et la Société des Bois de Mounana (SBM) au Gabon.
Le développement rapide du Groupe est s’appuyé sur la violation des lois nationales en matière d’exploitation forestière, de transformation et d’exportation du bois et de paiement d’impôts. Les informations obtenues par les enquêteurs d’EIA et les réunions sous couverts avec les dirigeants de Dejia révèlent que le Groupe a surexploité la forêt gabonaise et congolaise entre 2013 et 2016. SICOFOR a, à elle seule, surexploité 46 espèces différentes, jusqu’à 1 000% dans certains cas.
L’analyse d’EIA montre qu’entre 2013 et 2016, cette filiale du Groupe a surexploité près de 20 000 mètres cubes d’espèces considérées comme vulnérables ou menacées conformément à la Liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Les filiales du Groupe Dejia contrôlent plus de 1,5 million d’hectares dans le bassin du Congo. Dejia a opéré dans cette région pendant plus de dix ans sans plan d’aménagement forestier approuvé, en contradiction directe avec le principe central de durabilité des codes forestiers nationaux.
Le mode opératoire du Groupe Dejia bafoue également les approches volontaires telles que le « Guide d’exploitation et de valorisation durables des ressources forestières d’outre-mer pour les entreprises chinoises » promu par les autorités chinoises. D’un côté, le Groupe s’est engagé publiquement à gérer ses concessions de manière responsable, de l’autre ses dirigeants ont répété à plusieurs reprises aux enquêteurs d’EIA que ces promesses publiques ne sont que des mots, sans aucune incidence sur leurs pratiques quotidiennes.
Un cadre supérieur de Dejia a déclaré aux enquêteurs d’EIA que le Groupe a obtenu, de façon illégale, le droit d’exploiter au moins l’une de leurs concessions, l’Unité forestière d’exploitation (UFE) Lebama en République du Congo, en recourant à des pots-de-vin. Une somme colossale payée « sous la table » conjuguée à des liens politiques de haut niveau, auraient permis au Groupe Dejia de se voir attribuer la gestion de l’UFE Lebama lors de l’appel d’offres qui s’est tenu en République du Congo en 2015-2016.
Le royaume de la corruption et des pots-de-vin
Il semble que l’offre du Groupe Dejia ait été plus attrayante que celle de leur concurrent direct qui aurait versé plus de 4 millions de dollars en pots-de-vin, comme il l’a révélé aux enquêteurs sous couverts d’EIA, afin d’obtenir la concession. Le système de corruption dont a bénéficié le Groupe Dejia a été révélé lors du jugement de l’un des responsables administratifs qui a participé au processus d’attribution dévoyé.
La décision de justice à l’encontre du Groupe n’a jusqu’à ce jour pas été portée à la connaissance du public et sa filiale locale n’a, à notre connaissance, subi aucune conséquence. Contrairement aux promesses répétées d’encourager le développement local en Afrique, le Groupe a enfreint de manière flagrante la loi congolaise qui limite les exportations de grumes.
Cette loi, conçue dans le but d’encourager la création d’emplois locaux et d’optimiser la transformation à valeur ajoutée en République du Congo, a été torpillée par la société. Au lieu du maximum de 15% autorisé par la législation congolaise, le Groupe Dejia a exporté en moyenne plus de 87% de sa production sous forme de grumes entre 2013 et 2016.
Durant cette période, la société a en moyenne épuisé son quota annuel d’exportation de grumes à partir du mois d’avril de chaque année. Par conséquent, toutes les exportations de grumes réalisées après cette date ont eu lieu en contradiction du code forestier congolais.
Les dirigeants du Groupe Dejia ont expliqué aux enquêteurs d’EIA qu’il est hors de question pour eux de limiter le volume de leurs opérations afin de se plier à cette loi. La violation de la loi, la « négociation » avec les cadres de l’administration forestière et l’obtention de « dérogations » ad hoc au moyen de pots-de-vin est au cœur du modèle entrepreneurial développé par le Groupe dans la région.
Comme les cadres du Groupe Dejia l’ont expliqué aux enquêteurs d’EIA, les filiales du Groupe ont détourné des sommes considérables dues aux États congolais et gabonais au titre de l’impôt sur les sociétés. L’analyse réalisée par EIA indique qu’au bas mot entre 3 et 6,7 millions de dollars auraient été détournés chaque année par les filiales du Groupe, via l’utilisation frauduleuse de prix de transfert entre les filiales du Groupe basées en Afrique et celles localisées à Hong Kong, un paradis fiscal bien connu.
Entre 2015 et 2016, les analyses d’EIA révèlent que 14% des volumes exportés par le Groupe sont partis vers l’UE et 3% vers les États-Unis. Le Groupe Dejia représente environ 36% de tout le bois exporté du Gabon et de la République du Congo vers les États-Unis, principalement sous forme de placages d’okoumé (Aucoumea klaineana).
Le Groupe est d’ailleurs le principal fournisseur de cette espèce tropicale populaire, mais vulnérable, aux États-Unis. Dejia produit environ 40% de tout l’okoumé importé et utilisé par les entreprises et les consommateurs étatsuniens. Entre 2007 et 2018, le Groupe Dejia a vendu plus de 20 millions de dollars de produits dérivés aux États-Unis.
Source : rapport publié par l’ONG américaine Environmental Investigation Agency






























