Conjoncture : Monsieur le président, vous préconisez une refondation de l’État et de l’économie dans le but d’implémenter un modèle national gabonais. Quel est réellement la quintessence de ce projet ?
Jean Jacques Evouna : Merci de l’opportunité que vous m’offrez de s’exprimer sur ce sujet. Aujourd’hui, pour suivre le train du développement, l’une des meilleures options qui s’imposent au Gabon porte sur une refondation politique, économique, sociale, environnementale et culturelle.
De manière succincte, comment sa mise en œuvre peut-elle se matérialiser ?
Le premier palier de ce chantier est la refondation de l’Etat et de l’économie. Comme vous pouvez le constater, le premier défi du Gabon n’est pas uniquement économique. Il est avant tout institutionnel et politique. Aucun développement durable ne peut être construit sans un État crédible, stable et respecté. De ce fait, la refondation nationale doit commencer par le renforcement des institutions garantir l’indépendance réelle de la justice ; des mécanismes de contrôle parlementaire ; la modernisation de l’administration publique ; la lutte contre l’impunité et la corruption ; l’instauration de la culture de reddition des comptes.
Le deuxième pallier de ce chantier consiste quant à lui, à la décentralisation du développement. En effet, le développement du pays ne peut plus rester concentré dans quelques centres urbains. Autrement dit, il est désormais impératif d’accorder davantage de responsabilités aux collectivités locales ; de développer les infrastructures dans les provinces et de rapprocher les services publics des citoyens.
Le troisième segment est la réconciliation entre l’État et les citoyens. Car, la stabilité politique durable repose sur la confiance. Laquelle exige : une gouvernance plus transparente ; une meilleure communication publique ; l’inclusion de la jeunesse et de la société civile et la valorisation du dialogue national. Faut-il le rappeler, le véritable pouvoir d’un État moderne ne réside pas uniquement dans l’autorité, mais dans sa capacité à inspirer la confiance collective.
En quoi consiste la refondation économique ?
Il s’agit tout simplement de sortir du cercle vicieux e la toute dépendance. Le Gabon ne pourra construire sa souveraineté économique tant que son modèle reposera principalement sur l’exportation des matières premières. Raison pour laquelle, la diversification économique doit devenir une priorité nationale. Pour ce faire, le pays se doit aujourd’hui de développer par exemple une agriculture stratégique. Car, il possède des terres, de l’eau et un potentiel agricole considérable. Les objectifs visés étant entre autres de réduire les importations alimentaires ; soutenir les coopératives agricoles ; encourager la transformation locale ; créer des emplois ruraux.
Le soutien des PME et l’entrepreneuriat national reste également de mise. En effet, les Petites et moyennes entreprises doivent devenir le moteur de la création d’emplois. Cela suppose un meilleur accès au financement ; une fiscalité adaptée ; un accompagnement technique et un environnement administratif simplifié pour ne citer que ces quelques aspects.
Pour enclencher cette dynamique, le Gabon doit également amorcer l’industrialisation de ses ressources nationales. Le pays doit progressivement transformer localement son bois ; ses minerais ; ses produits agricoles ; ses ressources halieutiques. Car, exporter uniquement les matières premières revient à exporter une partie de la richesse nationale.
Sur cette route vers le développement, le Gabon doit également construire une économie numérique. Ce secteur peut devenir un accélérateur de modernisation. Il devient donc impératif pour le pays d’investir dans les infrastructures numériques ; la formation technologique ; les startups locales ; les services digitaux publics. Enfin, la jeunesse gabonaise doit devenir un acteur majeur de l’économie de demain.
Vous parlez également de la construction d’une société plus juste et durable. Quels sont ses avantages ?
Dans le concept de la refondation sociale, il s’agit désormais de placer l’humain au centre. La croissance économique n’a de sens que si elle améliore concrètement les conditions de vie des populations. Le développement doit donc être humain avant d’être uniquement statistique. Cela va de pair avec la réforme de l’éducation. L’éducation constitue en effet, le socle de toute transformation nationale. Les priorités doivent être : l’amélioration de la qualité de l’enseignement ; la modernisation des programmes ; le développement de la formation professionnelle ; l’adaptation de l’école aux réalités économiques. Pour tout dire, former une jeunesse sans débouchés constitue un risque social majeur.
Le renforcement du système de santé fait également partie de la refondation sociale. Un pays fort repose sur une population en bonne santé. Dans ce cadre, le Gabon doit améliorer l’accès aux soins ; renforcer les hôpitaux publics ; moderniser les équipements ; investir dans la prévention et valoriser les personnels médicaux.
La lutte contre les inégalités fait également partie de ce pilier. Il faut à tout prix éviter les fractures sociales qui fragilisent la cohésion nationale. Il devient donc nécessaire de : réduire les inégalités territoriales ; soutenir les populations vulnérables ; promouvoir l’égalité des chances ; favoriser l’insertion professionnelle des jeunes.
Le Gabon doit également faire de la jeunesse une priorité stratégique. Elle ne doit plus être perçue comme un problème à gérer, mais comme une force à construire. Pour ce faire, le pays doit encourager l’innovation ; soutenir les initiatives jeunes ; favoriser l’accès à l’emploi ; développer le sport, la culture et l’entrepreneuriat. Car, une nation qui investit dans sa jeunesse investit dans sa stabilité future.
Qu’en est-il de la refondation environnementale ?
La protection de la richesse naturelle est un impératif. Le Gabon possède l’un des patrimoines forestiers les plus importants du monde. Cette richesse écologique doit devenir un pilier stratégique du développement national. Cela passe par la préservation des forêts et de la biodiversité. Le développement ne doit pas détruire les équilibres naturels. De ce fait, le pays doit : renforcer la protection des forêts ; lutter contre l’exploitation illégale ; préserver les écosystèmes ; valoriser durablement les ressources naturelles.
Le développement d’une économie verte est également un détail hautement important et stratégique. Le Gabon dispose de tous les atouts pour devenir un acteur majeur de l’économie environnementale africaine. Mais cela implique des énergies renouvelables ; le développement de l’écotourisme ; des crédits carbone ; de l’agriculture durable ; l’innovation écologique.
Il est également question de concilier développement et durabilité. Le défi moderne n’est pas de choisir entre croissance et environnement. Le véritable enjeu est de construire une croissance capable de préserver les générations futures. Le Gabon peut faire de sa biodiversité non seulement une richesse naturelle, mais aussi une puissance stratégique mondiale.
Qu’entendez-vous par affirmer une identité nationale et une vision d’avenir ? en outre, pouvez-vous nous parler de la refondation culturelle ?
Elle consiste en la reconstruction de l’identité nationale. Aucun peuple ne peut se développer durablement sans conscience de lui-même. La culture doit redevenir un instrument de cohésion, de transmission et de puissance nationale. Dans ce cadre, il convient de valoriser les identités culturelles gabonaises. Car, le patrimoine culturel national constitue une richesse majeure.
Cela passe par la préservation des langues nationales ; le soutien des traditions et savoirs locaux ; l’encouragement des industries culturelles ; la promotion des artistes et créateurs. A cela s’ajoute la construire un récit national fédérateur. Le pays a besoin d’un projet collectif capable de rassembler les générations. Ce récit doit reposer sur : l’unité nationale ; la citoyenneté ; le mérite ; le travail ; la responsabilité collective.
En bref, il s’agit de faire de la culture un levier économique. La culture peut également créer de la richesse. Le développement des secteurs de l’audiovisuel ; musical ; touristique ; artisanal ; numérique culturel peut générer des emplois et renforcer l’influence du pays.
Et pour conclure …
Le Gabon possède encore des ressources naturelles importantes, une jeunesse dynamique, un potentiel environnemental exceptionnel et des capacités humaines réelles. Mais les ressources seules ne construisent pas une nation. Le véritable développement exige une vision ; des institutions fortes ; une gouvernance responsable ; une économie productive ; une société plus juste et une conscience nationale forte. L’enjeu historique n’est donc pas seulement de gérer les crises du présent. Il est plutôt de construire un modèle gabonais capable d’assurer durablement la souveraineté économique ; la stabilité politique ; la cohésion sociale ; la protection environnementale et la dignité du peuple gabonais. Faut-il le réitérer, la véritable puissance d’une nation ne se mesure pas uniquement à ses ressources, mais à sa capacité à transformer ses potentialités en avenir collectif.
Merci



















