À Douala, la capitale économique du Cameroun, un égout bouché peut devenir un danger climatique. Bouteilles en plastique, déchets organiques, déchets et débris ménagers s’accumulent dans les canaux et les cours d’eau. Puis viennent les pluies, et l’eau qui devrait s’écouler à travers la ville commence à monter, inondant les habitations, perturbant les moyens de subsistance et exposant les familles vulnérables aux maladies.
Juveline Ngum Ngwa, fondatrice et PDG de BleagLee Waste Management Limited, est personnellement concernée par ce problème. Ayant grandi à Bamenda, dans le Nord-Ouest du Cameroun, elle a constaté ce qui se passe en l’absence d’un système de gestion des déchets organisé : les déchets sont déversés, brûlés ou jetés n’importe où, obstruant les canaux de drainage. Enfant, elle a souffert de complications respiratoires liées au brûlage à ciel ouvert des déchets, une expérience à l’origine de la création de son entreprise.
BleagLee a vu le jour en 2019 avec une idée claire : la gestion des déchets pouvait aller au-delà de la simple collecte. Elle pouvait constituer un service d’adaptation au changement climatique, un moteur pour l’emploi et une entreprise d’économie circulaire. Ce qui a commencé avec des ramasseurs de déchets communautaires à Bamenda est aujourd’hui un modèle technologique associant drones, intelligence artificielle, groupes de jeunes écologistes, paiements mobiles et marchés de recyclage.
Le problème climatique se cache dans les égouts
Les déchets sont généralement considérés comme un problème d’assainissement, mais dans les villes à croissance rapide, ils constituent également un enjeu d’adaptation. Lorsque les déchets solides obstruent les canaux de drainage, les fortes précipitations ont moins de voies d’écoulement à travers la ville. Le risque d’inondation augmente, les quartiers informels sont les premiers touchés, et ce sont les familles les moins à même de se remettre de ces événements qui perdent le plus.
Le lien avec le climat est immédiat : des canalisations plus propres aident les villes à absorber des précipitations plus abondantes et moins prévisibles. Éliminer les déchets avant une tempête permet de réduire le nombre de logements inondés et le nombre de familles exposées à l’eau contaminée. Le modèle de BleagLee intervient avant même l’inondation : des drones et des analyses basées sur l’intelligence artificielle identifient les endroits où les déchets obstruent le réseau d’assainissement, guidant ainsi les équipes afin d’éliminer le risque à un stade précoce.
Avant YouthADAPT, le travail de BleagLee se concentrait sur Bamenda, où Juveline et son équipe ont formé des ramasseurs de déchets et démontré que les communautés pouvaient participer à l’économie des déchets. YouthADAPT a modifié sa courbe de croissance. Des subventions, des formations et du mentorat ont permis à l’entreprise de s’étendre à Douala, où les enjeux étaient plus importants. Le programme a financé une usine de traitement des déchets, deux camions supplémentaires et la formation de 200 ramasseurs de déchets supplémentaires, tout en renforçant l’utilisation par BleagLee des drones et de l’IA pour détecter les points sensibles et les canaux obstrués.
Les résultats sont visibles : les effectifs sont passés de 31 à 124 personnes ; le chiffre d’affaires a augmenté de 181 % et le volume de déchets recyclés a triplé. Ce qui n’était au départ qu’une initiative communautaire est devenu une entreprise dirigée par des jeunes, présentant des arguments plus solides en faveur d’investissements pour l’adaptation.
Une technologie ancrée sur le terrain
L’innovation de BleagLee ne se limite pas à l’utilisation de drones, sa technologie établit également un lien avec les personnes. Les drones et les outils d’analyse d’images identifient les zones de concentration de déchets dans les canaux de drainage, tandis que sa plateforme numérique, Waste2Rewards, permet une collecte à la demande et rémunère les collecteurs et les propriétaires des déchets via des services de paiement mobile ou des portefeuilles électroniques.
Les déchets deviennent une ressource
Les matériaux récupérés sont acheminés vers des entreprises de recyclage ; le reste prend de la valeur sous forme de produits circulaires tels que des briquettes de charbon écologique et des amendements pour le sol. Au lieu d’être brûlés, déversés ou laissés là où ils obstruent les canaux, les déchets génèrent des revenus, réduisent la pollution et renforcent les marchés locaux.
La dimension sociale est tout aussi importante. BleagLee a formé plus de 4 200 foyers vulnérables à la gestion des déchets, faisant du tri, de l’élimination et du recyclage des gestes quotidiens qui protègent la santé et réduisent les risques d’inondation.
Au-delà du recyclage : créer un service climatique
Juveline Ngum Ngwa a créé bien plus qu’une simple entreprise de recyclage. Elle met en place un service climatique face à une menace urbaine bien visible. Il s’agit là d’une adaptation que les communautés peuvent concrètement percevoir. Un canal obstrué est débouché. Un tas de bouteilles est transformé en matériaux triés. Un ramasseur de déchets devient un collecteur qualifié. Une jeune entreprise devient un employeur.
Les perspectives
BleagLee prévoit de collaborer avec davantage de municipalités, d’étendre la collecte des déchets ménagers et de former davantage de jeunes collecteurs à Douala, Yaoundé et au-delà. À Dakar, l’entreprise déploie déjà ses outils d’analyse basés sur l’IA pour cartographier les zones à forte concentration de plastique et optimiser les itinéraires de collecte, exportant ainsi un modèle camerounais vers l’Afrique de l’Ouest.
Grâce au soutien de YouthADAPT, BleagLee a obtenu une reconnaissance accrue et des financements supplémentaires : 50 000 dollars issus du concours ClimaTech Run, une subvention de 400 000 dollars du Programme alimentaire mondial pour son déploiement à Dakar, ainsi que le grand prix d’un million de dollars du Milken-Motsepe Prize dans la catégorie IA et industrie manufacturière. Pour une entreprise née de la maladie dont souffrait son fondateur durant son enfance, la trajectoire s’oriente désormais vers une expansion à l’échelle régionale et au-delà.




















