Le 22 septembre 2026; le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) a présenté, à Yaoundé, l’édition 2026 de son rapport sur les « Perspectives économiques régionales pour l’Afrique centrale » et de son « Rapport pays pour le Cameroun » sur la mobilisation des financements à grande échelle pour le développement de l’Afrique centrale dans un monde fragmenté.
La cérémonie officielle de dissémination conjointe de ces deux rapports, organisée en format hybride au siège de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), a réuni, à travers un séminaire et un dialogue de haut niveau, des membres de gouvernements de la région, le Gouverneur de la BEAC et des représentants d’autres institutions régionales, des représentants d’institutions publiques et privées nationales, des universitaires, des représentants de la société civile et des partenaires techniques et financiers.
Dans son allocution, Léandre Bassolé, directeur général du bureau régional du Groupe de la Banque pour l’Afrique centrale, a insisté sur la nécessité de mieux financer le développement dans la région : « Notre défi n’est pas uniquement de financer davantage. Il est de mieux financer la transformation et d’obtenir davantage de développement pour chaque ressource mobilisée. […] Passons des besoins aux projets prêts à financer ; des financements aux investissements réalisés ; et des investissements aux résultats vécus par nos filles et fils de cette belle région ».
Dans son discours d’ouverture, Paul Tasong, ministre délégué auprès du ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire du Cameroun, président de la cérémonie, a abondé dans ce sens : « Il ne suffit plus de mobiliser peu et de dépenser bien ; il nous faut désormais mobiliser davantage, mobiliser mieux et, surtout, mobiliser ensemble. […] Mobiliser nos ressources, mutualiser nos moyens, transformer notre potentiel : tel doit être le triptyque de l’action collective par lequel l’Afrique centrale consolidera sa résilience et construira une prospérité durable et partagée ».
Une croissance résiliente, mais modérée, avec des besoins de financement considérables
Malgré le conflit au Moyen-Orient, la croissance économique de la région Afrique centrale devrait progresser de 3,6% en 2025 à 3,8% en 2026, pour atteindre 4,1 % en 2027, selon le rapport de la Banque ; au Cameroun, elle est attendue en hausse de 3,7 % en 2025, 4% en 2026 et 4,1% en 2027. Le rapport régional évalue à 42,9 milliards de dollars par an, à l’horizon 2030, les besoins de financements pour accélérer la transformation structurelle des économies des pays d’Afrique centrale, et à 35,6 milliards de dollars par an, d’ici 2030, les déficits de financement ; pour le Cameroun, ces montants s’élèvent respectivement à 13,9 et 9,2 milliards de dollars par an, d’ici 2030.
Cependant, ces perspectives restent exposées à des risques baissiers : risque de surendettement, avec un poids élevé du service de la dette équivalant à environ un tiers des recettes publiques en 2025 ; baisse des appuis budgétaires ; durcissement des conditions de financement ; forte exposition des banques au risque souverain ; crises sécuritaires ; résurgence d’Ebola en RD Congo ; et chocs climatiques.
Pour combler ces déficits, les rapports proposent trois réformes prioritaires
La première réforme consiste à valoriser les ressources souveraines, à commencer par le capital naturel du bassin du Congo. La nouvelle politique de monétisation de l’or de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), la nouvelle instruction de la BEAC sur le relèvement progressif, dès janvier 2027, du taux de rapatriement des devises des entreprises extractives vont dans le même sens ; les 270 millions de dollars mobilisés par le Gabon en janvier 2026 grâce au rapatriement des fonds de restauration des sites miniers et pétroliers montrent l’importance d’une volonté politique forte.
La deuxième réforme vise à attirer les investissements directs étrangers, hors secteur extractif, et à orienter les transferts de fonds de la diaspora vers des investissements productifs, notamment par des obligations diasporiques adossées à des projets d’infrastructure et par l’élargissement de l’accès de la diaspora aux comptes bancaires en Francs CFA.
La troisième réforme concerne l’architecture financière régionale, déjà renforcée par l’accès au Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), qui permet aux entreprises de la région d’effectuer des paiements transfrontaliers directement dans leur monnaie locale ; il s’agit du premier bureau d’information sur le crédit privé de la CEMAC et du Programme Elite de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) qui prépare les PME de la sous-région à accéder au marché financier régional. Ces efforts devraient être complétés par la mobilisation des fonds de pension et des garanties et financements mixtes des banques multilatérales de développement.
Ces orientations s’inscrivent dans la vision portée par le président du Groupe de la Banque africaine de développement, Dr Sidi Ould Tah, dont la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD) constitue un pilier majeur. Pour l’Afrique centrale, la NAFAD doit être une méthode d’action et non pas seulement une ambition institutionnelle.
Au Cameroun, où les besoins et déficits de financement atteindront 13,9 et 9,2 milliards de dollars par an d’ici à 2030, la dette publique reste soutenable (39,4 % du PIB en 2025), mais le risque de surendettement est élevé et le service de la dette absorbe un quart du budget national et 40,1% des recettes fiscales, qui se situent à 13,3 % du PIB, loin du seuil de 17 % de la CEMAC. Le rapport recommande de diversifier les sources de financement : valorisation du capital naturel, formalisation du secteur informel, promotion de partenariats public-privé et financements mixtes, utilisation des fonds de pension pour le financement d’infrastructures et autres investissements à forte rentabilité, création d’un fonds souverain, émission d’obligations de la diaspora (650 milliards de francs CFA de transferts en 2025) et attraction d’investissements directs étrangers. Il appelle aussi à dynamiser la BVMAC, réduire l’exposition souveraine des banques, renforcer la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) et sortir le pays de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI).
De riches échanges politiques et techniques
Ces enjeux ont nourri un riche moment d’échanges politiques et techniques, structuré autour du panel intitulé : « Des tendances régionales aux perspectives nationales », modéré par le gouverneur de la BEAC, Yvon Bangui Sana. Aux côtés de Paul Tasong, et de Ludovic Ngatsé, ministre de l’Économie, du Plan, des Statistiques et de la Prospective du Congo et gouverneur du Groupe de la Banque pour son pays, intervenant en visioconférence, le secteur privé a fait entendre sa voix : Narcisse Chassem, directeur exécutif adjoint du Groupement des entreprises du Cameroun (GECAM), et Pierre Kam, secrétaire général de l’Association professionnelle des établissements de crédit du Cameroun (APECCAM) ont notamment exposé leurs préoccupations et leurs attentes. Ce dialogue entre décideurs publics, régulateurs et acteurs économiques a permis de confronter les recommandations des rapports de la Banque aux réalités du terrain, qu’il s’agisse du financement des entreprises, de l’accès au crédit ou des conditions de mobilisation de l’épargne régionale.
Tour à tour, les panélistes ont exposé les réformes prioritaires que leurs États respectifs ont engagées pour accélérer le financement du développement et mobiliser davantage de ressources extérieures. Les intervenants ont été unanimes pour placer en tête des priorités le renforcement de la mobilisation des ressources domestiques et de l’épargne, des capitaux privés et des recettes tirées des ressources naturelles.
La séance plénière a donné la parole au public, permettant aux participants et aux intervenants connectés à distance d’interpeller directement les panélistes et d’approfondir certaines pistes de réforme. Les discussions ont fait émerger plusieurs recommandations : la nécessité de renforcer le suivi-évaluation des réformes économiques ; une meilleure prise en compte du genre dans la mobilisation des ressources ; et l’harmonisation des réformes juridiques et réglementaires à l’échelle de la région. En conclusion, les participants ont retenu que l’enjeu n’était pas davantage de mobiliser des ressources, mais de mobiliser toutes les ressources disponibles et de mieux utiliser celles dont dispose déjà la région.


















