Trois ans après le 30 août 2023, Jean Frederic Ndong Ondo estime qu’il est naturel de passer du temps de l’émotion à celui de la réflexion. Le changement de régime intervenu au Gabon rappelle une rupture historique qui a suscité un immense espoir chez de nombreux Gabonais. Ce troisième anniversaire, selon Jean Frederic Ndong Ondo, constitue une occasion de faire, avec objectivité, lucidité et sens des responsabilités, l’évaluation du chemin parcouru. Car c’est en regardant avec honnêteté les acquis, les limites et les défis persistants que l’on prépare le mieux l’avenir.
Le contexte de la rupture
Pour comprendre la portée de la Libération, il est nécessaire de revenir sur le contexte qui l’a rendue possible. Dès la crise post-électorale de 2016, un profond malaise s’était installé dans le pays. Une partie importante de la population considérait que le système politique en place n’était plus capable de répondre à ses attentes ni de corriger les déséquilibres accumulés au fil des années.
Cette situation explique le soutien populaire dont ont bénéficié plusieurs figures de l’opposition, parmi lesquelles Jean Ping, André Mba Obame et le professeur Albert Ondo Ossa. Tous avaient auparavant exercé de hautes responsabilités au sein de l’État avant de porter l’espoir de l’alternance.
Leurs premières prises de parole traduisaient parfois davantage une réaction de frustration, de défi ou de rupture avec un système qu’ils avaient eux-mêmes servi, qu’une opposition construite de longue date. Des déclarations comme « Je vais les emmerder » ou « Vous entendrez parler de moi » relevaient davantage d’attitudes de défi que d’une rupture politique pleinement assumée. Cependant, leur popularité exprimait moins une adhésion à leurs parcours personnels qu’une aspiration profonde du peuple gabonais au changement. On pourrait comparer cette situation à celle d’un homme emporté par les eaux d’un fleuve : lorsqu’il lutte pour sa survie, il s’accroche à tout ce qui peut lui permettre de rester à la surface.
Le peuple gabonais recherchait avant tout une issue à une crise devenue durable. C’est dans ce contexte que le changement intervenu le 30 août 2023 a été accueilli avec enthousiasme par une grande partie de la population. Le terme LIBÉRATION s’est imposé parce qu’il traduisait l’espoir d’un nouveau départ, d’une gouvernance renouvelée et d’un État davantage au service des citoyens. Dès lors, la question essentielle n’est plus de savoir pourquoi cette rupture est intervenue, mais d’évaluer ce qu’elle a produit.
Les faiblesses de l’ancien système
Les critiques adressées à l’ancien système étaient nombreuses. Elles concernaient notamment :
– Le déficit de transparence dans la gestion publique ;
– La persistance de la précarité malgré les importantes richesses du pays ;
– Les difficultés d’accès aux services essentiels, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation ;
– Le développement insuffisant de l’intérieur du territoire ;
– L’absence d’opportunités dans de nombreuses provinces, qui a progressivement favorisé un exode massif vers Libreville et la province de l’estuaire, qui concentre aujourd’hui une part importante de la population gabonaise. Ces déséquilibres ont nourri un sentiment d’injustice et d’abandon chez une partie importante des citoyens.
Les avancées de la période de transition
Reconnaître les difficultés du passé ne doit pas conduire à nier les réalisations intervenues depuis le changement du 30 août 2023. Au cours de ces trois années, plusieurs infrastructures ont été construites, réhabilitées ou relancées. Des routes ont retrouvé une nouvelle dynamique, des établissements scolaires et hospitaliers ont bénéficié d’investissements, tandis que des réformes institutionnelles importantes ont été engagées.
Ces avancées méritent d’être reconnues. Elles témoignent d’une volonté de modernisation et d’une ambition de transformation du pays. Toutefois, le succès d’une transition politique ne se mesure pas uniquement aux réalisations visibles, mais également à sa capacité à améliorer durablement les conditions de vie des populations.
Les défis majeurs de l’heure
Ils sont pratiquement quatre. Le premier porte sur le social, le deuxième sur l’emploi, le troisième sur la sécurité et de la justice, tandis que le dernier est relatif à la gouvernance.
Le défi social
Les Gabonais attendent une amélioration sensible de leur pouvoir d’achat, de meilleures conditions d’accès aux soins, une école plus performante, un logement plus accessible et des services publics plus efficaces. Etant entendu que le développement doit se ressentir dans la vie quotidienne des citoyens.
Le défi de l’emploi
La jeunesse représente la principale richesse du Gabon. Chaque année, des milliers de diplômés arrivent sur le marché du travail avec l’espoir de participer au développement national. Leur offrir des perspectives durables constitue une condition essentielle de la stabilité sociale. Cela suppose une économie plus diversifiée, un secteur privé plus dynamique et un environnement favorable à l’investissement et à l’entrepreneuriat.
Le défi de la sécurité et de la justice
La sécurité demeure une attente forte de la population. Au-delà de la sécurité publique, les citoyens aspirent à une sécurité de proximité, à une justice crédible et à une administration capable de garantir efficacement la protection des personnes et des biens.
Le défi de la gouvernance
La gouvernance reste le véritable fil conducteur de cette nouvelle étape. Les attentes exprimées en 2023 portaient sur davantage de transparence, de responsabilité, de rigueur dans la gestion des ressources publiques et d’équité dans l’action de l’État. C’est sur ces critères que sera appréciée la réussite de la Libération.
Le devoir de construire
Le troisième anniversaire de la Libération ne doit pas être seulement un moment de célébration. Il doit être une invitation à poursuivre les réformes avec constance, responsabilité et humilité. Une rupture politique ne prend tout son sens que lorsqu’elle produit une transformation durable de la société. Le plus bel hommage que nous puissions rendre à la Libération n’est donc pas seulement de célébrer la date qui l’a vue naître ; c’est de faire en sorte que les raisons qui l’ont rendue nécessaire ne puissent plus jamais se reproduire. C’est à cette condition que la Libération trouvera pleinement sa place dans l’histoire du Gabon.
*Homme politique et ancien Haut cadre de l’administration publique gabonaise



















