Entré au gouvernement le 21 août 2017, Patrick Eyogo Edzang (photo), dresse le bilan de ses 16 premiers mois, au gouvernail du ministère de l’Eau et de l’Energie, dans un entretien accordé à la presse, il y a quelques jours.
Fidèle à son essence, sans langue de bois, aussi bien sur des dossiers sensibles que délicats, il revient ainsi sur la rupture du contrat avec Veolia et la réquisition de la SEEG, l’électrification des zones reculées les problèmes récurrents de l’approvisionnement en eau et en électricité, les projets structurants en phase de réalisation, l’énergie propre en marche, Eugenie FE 2 Ngoulmendzim. Economie de cet entretien …
M. le ministre que peut-on retenir concrètement de votre passage à la tête du ministère de l’Eau et de l’Energie ?
Patrick Eyogo Edzang : C’est un bilan hautement positif et satisfaisant que nous pouvons présenter aux gabonais à ce jour. Nous avons trouvé un secteur qui était relativement sclérosé, avec un contrat et un opérateur monopolistique qui avait un ascendant particulier sur l’ensemble du secteur et qui sevrait de finances l’ensemble des acteurs. Et, bien entendu, il y avait un manque d’investissements importants, des délestages récurrents, un manque d’eau permanent et beaucoup de tensions. Il était donc important pour nous de réagir pour réorganiser le secteur.
Déclinez-nous la stratégie adoptée ?
La première chose a été de mettre un terme au contrat de Veolia. Et donc, je peux vous rassurer que Veolia ne reviendra plus jamais au Gabon. Ensuite, il a fallu reprendre de manière bien précise, la vision du chef de l’Etat déclinée dans le Plan stratégique Gabon émergent, et le mettre en musique par rapport aux outils que nous avons pour investir, notamment le Fonds gabonais d’investissement stratégique (FGIS), et de voir avec eux, la possibilité de faire avancer les dossiers rapidement.
De manière pratique, qu’avez-vous fait ?
Nous avons activé cette stratégie sur beaucoup de projets barrages hydrauliques. Les fruits de l’ensemble de cette stratégie pourraient se mesurer dans trois, à quatre ans, puisqu’il faut quand même un certain nombre de temps pour pouvoir préparer juridiquement les contrats, signer et négocier les contrats de concession avec les partenaires, et enfin faire des appels d’offres.
Grosso modo, je dirais que ça a été une année chargée pendant laquelle, nous avons énormément travaillé, et où nous nous sommes énormément dépensés. Nous sommes allés au contact des investisseurs à l’étranger. Aujourd’hui, je suis relativement satisfait.
Vous avez retiré à Veolia la concession qui la liait à l’Etat gabonais. Pensez-vous que cette décision était idoine sinon, la meilleure ?
Cette décision était la bonne pour une raison très simple : un groupe étranger, quel qu’il soit, est là pour faire du chiffre. Or, c’est vrai que l’Etat a manqué de vigilance sur le contrôle de cette concession pendant 20 ans. Lorsque nous nous sommes rendu compte de cette situation, il était malheureusement, déjà trop tard. Ce que nous avons fait était de recadrer les choses.
De manière précise ….
En réquisitionnant la SEEG, cela nous a permis de pouvoir avoir une vision en interne. Parce que, à l’époque, nous ne pouvions même pas demander un véritable contrôle sur les réalités des problèmes que nous avions. Nous avions notamment abandonné la société GAUFF qui avait eu un appel d’offres pour contrôler les fuites de Libreville. Mais ce marché n’a pas abouti, parce qu’effectivement, Veolia ne voulait pas qu’on contrôle ses installations.
Avez-vous cette vision interne souhaitée aujourd’hui ?
Effectivement, nous avons aujourd’hui, une vision en interne qui nous permet de savoir exactement ce qui se passe, et en tant que ministère et autorité de tutelle, nous avons par le biais de l’Etat, contracté auprès de la Banque africaine de développement (Bad), un prêt de 117 millions d’euros pour remettre à plat l’ensemble du réseau de distribution du « Grand Libreville ».
C’est-à-dire Ntoum, Owendo, Akanda, Libreville qui va s’étendre sur 18 villes du Gabon, parce que depuis 20 ans, aucun véritable investissement n’avait été effectué. Il était donc nécessaire pour nous de faire cette réquisition et nous avons demandé l’indulgence des Gabonaises et des Gabonais parce que c’est un héritage que nous gérons.
La société Veolia a vivement dénoncé cette réquisition, en évoquant une violation des règles du droit et a porté plainte contre l’Etat gabonais. Pensez-vous que le Gabon a assez d’arguments pour faire face à ces accusations ?
La convention de concession telle qu’elle a été signée, en 1997, avait pris fin en 2017 et devait se prolonger par un changement de régime juridique, passant d’une convention de concession à une convention d’affermage. Je n’ai jamais vu dans le monde juridique, le passage d’un contrat de concession à l’affermage sans prononcer d’abord la fin du premier contrat. Et la fin du premier, ça voulait dire que nous devrions regarder le bilan de cette convention qui n’a jamais été fait ni accepté par Veolia.
Aujourd’hui, il y a même un problème d’acceptation des dégâts qu’ils ont causés sur nos investissements, etc. Nous leur avons donc demandé qu’ils fassent le bilan. Ils ont effectivement esté en justice et poussé des cris d’orfraie, comme on dit. Il n’en demeure pas moins que nous sommes allés à la négociation au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), ça n’a pas abouti pour l’instant.
Nous sommes donc en précontentieux. Le dossier avance, nous avons jusqu’au 16 février 2019, nous sommes prêts, nous avons un dossier en béton. Mais comme on dit, il vaut mieux un bon accord qu’un mauvais procès. Je crois donc qu’en ce moment, je ne peux pas en dire plus non plus, mais les choses avancent de notre côté. J’espère que nous trouverons une sortie négociée d’ici-là.
Dix mois après la réquisition de la SEEG, on n’a l’impression que les griefs portés contre Véolia, telles que les coupures, délestages et l’absence d’eau potable dans leur robinet n’ont pas été dissipés.
En termes de coupures d’électricité et de stress hydrique, vous savez tout est chiffré et répertorié sur un tableau. Depuis que nous avons réquisitionné la SEEG, il y a moins de coupures que quand Veolia était aux commandes. Nous avons augmenté le rendement d’eau. Nous étions à 51%, c’est-à-dire que l’eau produite par la SEEG était facturée à quasiment 51%.
Donc, lorsque Veolia produisait 1 litre d’eau, elle en facturait 1,5 litre. Aujourd’hui, nous sommes remontés à 56%, ce qui veut dire qu’on a augmenté le rendement de 6%. Même si c’est peu, on l’a toutefois amélioré. Ce qui veut dire qu’il y a un travail positif qui a été fait. Mais nous devons atteindre le rendement normal qui est dans les 80% concernant l’eau. C’est pour cela que nous avons négocié le projet avec la Bad pour que demain, quand on produit 1 litre d’eau, il y ait 800 millilitres qui seront facturés aux clients. Les gens seront donc satisfaits.
Comment expliquer le stress hydrique au Gabon, alors que le pays est parmi ceux qui possèdent un fort potentiel hydraulique au niveau continental ?
C’est un déficit d’investissement qui a causé la réquisition par l’Etat de la société en charge de faire la distribution de l’eau et de l’énergie dans notre pays, parce qu’effectivement, elle n’a pas suffisamment investi selon les termes du contrat que nous avons signé avec elle. Aujourd’hui, nous avons signé un partenariat FGIS-ARANOVE pour une usine à Ntoum 7 qui fournira dans 36 mois environ 140 000 m3 par jour. Et normalement, dans 24 mois on aura un rendement de 70 000 m3 d’eau par jour.
Il s’avère que le coût de l’électricité a subi une augmentation depuis quelques temps. A preuve, il y a huit mois, avec 10 000 FCFA, on avait l’équivalent de 82 kWh, actuellement nous sommes quasiment à 74 kWh. Comment cela peut-il s’expliquer ?
C’est effectivement un débat que nous avons avec l’Agence de régulation du secteur de l’eau et de l’énergie électrique (ARSEE), qui serait pour une baisse des tarifs de la SEEG. C’est aussi une des discussions que nous avons avec la SEEG, parce que dans le cadre de la convention de concession qui existait jadis, nous avons des augmentations mécaniques, qui s’expliquaient par l’inflation à différentes stations et chaque trimestre, nous augmentons un peu les prix de l’énergie et de l’eau, j’ai à présent sur ma table, pour le dernier trimestre, les prix proposés pour l’augmentation. Nous sommes en train de nous interroger sur le bien-fondé de cette augmentation. Personnellement, je n’y suis pas favorable.
Ces augmentations sont-elles consenties pour financer des investissements ou s’agit-il simplement du respect des clauses contractuelles ?
Vous savez, c’est une question de coût. Si vous avez le gasoil qui augmente, ça veut dire que la marge sur la production d’énergie sur le gasoil diminue. Si le gaz augmente, c’est également les turbines à gaz que nous utilisons à la SEEG qui renchérit le coût de production, et donc la marge diminue. C’est donc tout simplement l’effet inflation qui joue dans la gestion des prix et la grille tarifaire qui est constituée chaque trimestre, chaque année par l’opérateur.
Prévue pour durer 12 mois, la réquisition de la SEEG devra bientôt prendre fin. L’Etat prévoit-il déjà le lancement dans quelques semaines des appels d’offres ?
Il y a effectivement une loi qui encadre les réquisitions d’usage. Et au Gabon, c’est 12 mois, à la fin de ces 12 mois la réquisition est terminée, on doit théoriquement rendre la boîte à son propriétaire.
Alors, dans ce cas, qui est le propriétaire de la SEEG ?
Le propriétaire, c’est Veolia qui a 51% des parts. Et pour faire taire toutes les polémiques, je dirais simplement que Veolia ne reviendra plus jamais au Gabon.
Soyez on ne peut plus clair, M. le ministre
Nous avons obligation de sortir de l’imbroglio juridique. Par ailleurs, il faut rappeler que nous avons retiré la concession à la SEEG. Ce qui veut dire que la SEEG ne peut plus, même si elle existe, distribuer l’eau et produire l’énergie en République gabonaise. Donc, même si on rendait la société à Veolia, elle ne pourrait pas s’en servir. Juridiquement, nous allons sortir de la réquisition de la manière que nous aurons choisie. Mais retenez qu’à partir du 16 février 2019, nous allons sortir de la réquisition. Il y a deux manières possibles : la première est de récupérer la SEEG via une négociation que nous pourrions parachever avec Veolia sur les 51% du capital qui lui appartiennent. Il existe une autre manière de sortir que je préfère ne pas dévoiler pour le moment.
cela ne signifie-t-il pas qu’en février 2019, Veolia pourrait revenir au Gabon?
J’ai bien été précis dans ce que j’ai dit, en affirmant que Veolia ne reviendra pas au Gabon. Par contre ce que je peux ajouter, c’est que le plus important pour le gouvernement, est de finir avec la réquisition pour ensuite organiser sereinement le secteur. C’est-à-dire que si demain nous faisons appel à un nouveau partenaire ou repreneur, ce ne sera pas de la même manière. Ça ne peut pas être hégémonique, on doit organiser le secteur de manière réglementaire et législative, avec un encadrement. Vous savez, le Gabon est petit.
Nous n’allons pas faire comme si nous avions 50 à 100 millions d’habitants. C’est donc dire que la viabilité de la société dépend aussi de la modélisation que nous entendons donner au secteur. Nous avons des partenaires pour ça, à l’exemple de la Banque mondiale qui l’a fait dans plusieurs pays et qui serait prête à nous accompagner, nous avons également la Bad et ainsi qu’un bon nombre de spécialistes pour organiser le secteur et le rendre viable. C’est quand nous aurons tout mis en œuvre que nous ferons appel à des partenaires s’il le faut.
En dehors du dossier lié à la réquisition de la SEEG, vous avez également à votre charge celui de la construction d’importantes infrastructures tels les barrages sur les Chutes de l’Impératrice Eugenie, FE 2, Ngoulmendzim. Où est-on exactement ?
Les projets structurants, il faut bien savoir comment ça fonctionne. Nous étions récemment avec le chef de l’Etat sur le barrage le plus grand du monde, le Barrage des Trois-Gorges en Chine. Entre le moment où ils ont lancé l’idée de faire ce barrage, sa réalisation et sa mise en service, il s’est écoulé 17 ans. Ce qui veut dire qu’en un an, pour ces quelques barrages, nous avons monté l’escalier quatre à quatre. Les plus hautes autorités nous ont donné carte blanche pour pouvoir doubler les capacités énergétiques du Gabon d’ici trois à quatre ans. Nous avons effectivement des projets qui sont dans le pipeline et qui sont relativement avancés, puisque nous avons négocié et signé les contrats de concession. Vous avez les avant-projets sous mer, les avant-projets détaillés.
Pour éviter ce qu’il s’est passé avec les Chutes de l’Impératrice et FE 2 avec la société Coder avec qui nous avons eu des problèmes jadis, nous avons pris la précaution de faire appel à la facilité africaine, c’est-à-dire un organisme de la BAD qui nous permet d’avoir recours à des plus grands cabinets juridiques pour négocier avec l’investisseur, et qui aide la partie gabonaise à ne pas rentrer dans les schémas qui feront que lorsque nous avons un problème contractuel, l’Etat est condamné.
Nous avons au sein du ministère une équipe de personnes aguerries à la négociation. Nous avons donc pu avancer sur Dibouangui, Ngoulmendzime, Kinguélé Aval. Aujourd’hui où je vous parle, les négociateurs du ministère, ceux du FGIS et de la SEEG sont à Paris pour négocier avec Wärtsilä, un nouveau partenaire, pour la rénovation de la centrale hydroélectrique d’Owendo. Nous rentrons en négociation pour FE 2 sur un contrat de concession, nous avons Genser pour la construction d’une centrale thermique à Nkok et à Owendo. Nous avons donc avancé à vitesse grand “V”, pour pouvoir lancer ces projets dans les meilleurs délais, pour que la construction de ces ouvrages puisse commencer en 2019.
Où en est-on avec le projet de mix énergétique du Gabon ?
Aujourd’hui, le mix énergétique du Gabon, c’est environ 55% d’énergie thermique et 45% d’énergie hydroélectrique. Le mix énergétique, on doit le bouleverser. C’est le vœu du chef de l’Etat. La Caisse de dépôt et consignation (CDC), la société Ausar Energy et le ministère de l’Energie ont signé cette année pour huit centrales photovoltaïques hybrides. C’est-à-dire : à Ndjolé par exemple où il existe des groupes très bruyants, demain ce sont les centrales photovoltaïques qui vont alimenter la ville la journée et la nuit, quand il n’y a plus de soleil, on bascule sur les groupes.
Ça va permettre de modifier forcément la consommation verte de l’énergie en énergie renouvelable. Nous sommes aujourd’hui en pourparlers avec des Turcs, également pour la construction d’une centrale photovoltaïque de 4MW solaires pour Mouila. C’est quasiment acté avec la SEEG comme partenaire. On veut donc inverser le mix énergétique pour que ce soit 80% d’énergie propre et 20% d’énergie thermique. Ça c’est une première chose. La seconde chose, c’est que le 31 décembre 2017, le chef de l’Etat a lancé des mesures prioritaires présidentielles, notamment l’installation de 5000 lampadaires solaires.
Aujourd’hui, le point que nous pouvons faire, c’est qu’il y a 4 513 lampadaires solaires qui ont été installés dans les neuf provinces du Gabon. On dira que ce n’est pas suffisant mais les populations sont contentes et en redemandent encore et nous allons, je l’espère bien, continuer sur ce programme, parce que dans les villages éloignés, autour des lampadaires le soir, on met de l’animation et ça permet aux jeunes de réviser leurs leçons.
Avec la presse locale






























