Le Gabon veut faire de l’entrepreneuriat un moteur de sa transformation économique. La BCEG constitue une avancée importante. Mais une question mérite d’être posée : avons-nous pleinement utilisé les outils que l’État avait déjà créés, notamment Okoumé Capital ?
Une ambition nouvelle… mais des outils déjà là
Depuis quelque temps, le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, insiste sur la nécessité de changer de modèle économique, de soutenir davantage l’initiative privée et de faire grandir nos entreprises. C’est une orientation que beaucoup d’entrepreneurs attendaient. La mise en place de la Banque pour le Commerce et l’Entrepreneuriat du Gabon (BCEG) va dans ce sens. Elle répond à un besoin réel : rapprocher le financement des entrepreneurs et donner aux TPE et PME un interlocuteur bancaire plus adapté à leurs réalités.
Mais il ne faudrait pas que cette dynamique nous fasse oublier un instrument que l’État, à travers le Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), avait déjà créé pour accompagner les entreprises : Okoumé Capital. Et c’est là que je me pose une question toute simple : qu’est devenu Okoumé Capital dans la nouvelle architecture du financement de l’entrepreneuriat gabonais ?
Je me souviens de l’effervescence des premières années
Ceux qui étaient déjà engagés dans l’écosystème entrepreneurial il y a quelques années se souviennent de la visibilité d’Okoumé Capital. Il y avait des appels à projets, des rencontres, des échanges, des entrepreneurs qui commençaient à s’intéresser sérieusement au capital-investissement et à la structuration de leur entreprise. Tout n’était pas parfait. Beaucoup espéraient davantage de financements, et nous aurions aimé voir plus de PME passer rapidement du stade de projet à celui d’entreprise solide. Mais il y avait une énergie. Il y avait de l’espoir.
On sentait qu’un écosystème pouvait réellement se construire. Osons Entreprendre Gabon (OSEG) est d’ailleurs né dans le sillage de cette effervescence. Nous avons vu des entrepreneurs commencer à croire qu’ils pouvaient se structurer, grandir, créer des emplois et, pourquoi pas, devenir demain des champions nationaux. C’est pour cette raison que la question d’Okoumé Capital n’est pas seulement institutionnelle. Elle touche à une mémoire collective de l’écosystème entrepreneurial gabonais et à une ambition qui, à mon sens, n’a jamais complètement disparu.
BCEG et Okoumé Capital : deux métiers différents
Il serait pourtant contre-productif d’opposer la BCEG à Okoumé Capital. Les deux outils ne répondent pas au même besoin. Une banque prête. Elle doit donc s’assurer que l’entreprise pourra rembourser. Elle analyse les revenus, les flux, la capacité de remboursement, parfois les garanties. C’est normal : c’est son métier.
Un fonds d’investissement, lui, peut entrer au capital d’une entreprise. Il accepte une autre forme de risque. Il peut accompagner un projet qui n’a pas encore trois années de bilans, qui n’a pas d’immeuble à hypothéquer, mais qui possède une équipe crédible, un marché, une technologie, un produit ou un potentiel de croissance réel. C’est précisément cette différence qui peut devenir la force de notre dispositif. La BCEG ne doit pas tout faire. Okoumé Capital non plus. Mais ensemble, avec la Société de Garantie du Gabon et le FGIS, ils peuvent constituer une chaîne beaucoup plus cohérente.
Le vrai trou dans la raquette : l’amorçage
Dans nos échanges avec les entrepreneurs, une difficulté revient sans cesse : le financement de l’amorçage. Nous encourageons les jeunes à entreprendre, à innover, à prendre des risques. Puis, lorsqu’ils présentent leur projet, nous leur demandons parfois des garanties qu’ils ne peuvent pas avoir à ce stade : plusieurs années de bilans, des actifs à hypothéquer, une trésorerie déjà confortable ou des marchés déjà sécurisés.
Soyons cohérents. Une entreprise embryonnaire est, par définition, encore fragile. Si elle possède déjà toutes les garanties, tous les contrats, les fonds propres et une rentabilité démontrée, elle n’est plus vraiment en phase d’amorçage. Le rôle d’un dispositif public de financement entrepreneurial est justement d’intervenir là où le marché traditionnel hésite encore, tout en imposant une sélection sérieuse, une gouvernance claire et des objectifs mesurables.
Pourquoi pas un vrai département de capital-risque ?
Je pense qu’Okoumé Capital pourrait retrouver une place centrale en développant un véritable département de capital-risque, doté d’au moins 2 milliards de FCFA pour commencer. L’idée n’est pas de créer un guichet supplémentaire pour distribuer de l’argent. Au contraire. Il s’agirait d’investir dans des entreprises sélectionnées, avec des tickets adaptés à l’amorçage et à la première croissance, par exemple de 10 à 100 millions de FCFA selon les projets.
Le fonds entrerait temporairement au capital. Il accompagnerait l’entreprise sur la gouvernance, la stratégie, le reporting, l’accès au marché et la prochaine levée de fonds. Lorsque l’entreprise atteint une certaine maturité, Okoumé Capital pourrait céder tout ou partie de sa participation et réinvestir les ressources dans une nouvelle génération de projets. C’est cela, à mes yeux, le changement de logique : passer de la subvention ponctuelle à un cycle d’investissement qui peut se renouveler.
Aller chercher les projets, pas seulement attendre les dossiers
Le terrain un autre sujet : Le prochain grand entrepreneur gabonais n’est peut-être pas assis dans un bureau à Libreville avec un business plan parfaitement relié. Il est peut-être à Moanda, Oyem, Mouila, Port-Gentil, Makokou ou Franceville. Il travaille peut-être dans un atelier, sur une ferme, dans un laboratoire improvisé ou derrière son ordinateur. Un fonds moderne ne devrait pas seulement attendre les dossiers. Il devrait faire du sourcing, rencontrer les entrepreneurs, collaborer avec les incubateurs, les universités, les organisations professionnelles, les cabinets de structuration et les réseaux entrepreneuriaux. Nous avons besoin d’aller chercher les idées qui peuvent devenir des entreprises, puis les entreprises qui peuvent devenir des champions.
Une chaîne nationale du financement est possible
Nous avons aujourd’hui plusieurs briques. Le défi est de les faire travailler ensemble. La BCEG peut être le bras bancaire. La Société de Garantie du Gabon peut renforcer l’accès au crédit. Okoumé Capital peut devenir le bras d’investissement en fonds propres et en capital-risque. Le FGIS peut intervenir sur les investissements stratégiques et les phases de développement plus importantes. Autour d’eux, les incubateurs, les organisations d’entrepreneurs, les universités et les cabinets spécialisés peuvent jouer leur rôle de détection, de préparation et de structuration. Le parcours deviendrait alors plus lisible : idée, incubation, amorçage, capital-risque, crédit bancaire, capital-développement, industrialisation, marchés, puis expansion régionale. Nous avons déjà plusieurs briques. Il faut maintenant construire la maison.
Répondre aux questions simples
Pour que cette ambition fonctionne, l’écosystème a également besoin de visibilité. Okoumé Capital existe-t-il aujourd’hui avec la même capacité d’intervention qu’à sa création ? Quel montant reste réellement mobilisable pour de nouveaux investissements ? Combien d’entreprises ont été financées ? Quels sont les secteurs prioritaires ? Quels tickets sont actuellement possibles ? Quels résultats le portefeuille a-t-il produits ?
Poser ces questions n’est pas mettre en cause l’institution. C’est au contraire lui reconnaître une place suffisamment importante pour que les entrepreneurs aient besoin de comprendre clairement son rôle et ses moyens. La transparence sur les instruments disponibles permet aussi d’éviter les faux espoirs et de mieux orienter les porteurs de projets vers le bon guichet au bon moment.
Ne créons pas systématiquement une nouvelle structure
Nous avons parfois, au Gabon, le réflexe de créer une nouvelle institution lorsqu’un problème persiste. Mais avant de créer encore, regardons ce que nous avons déjà. Peut-être que notre défi n’est plus d’inventer un nouvel outil, mais de redonner toute sa puissance à ceux qui existent, de préciser leurs rôles et de mesurer leurs résultats. La réussite d’une politique entrepreneuriale ne se mesure pas au nombre de structures créées. Elle se mesure au nombre d’entreprises qui passent de cinq à cinquante employés, de cinquante millions à cinq cents millions de chiffre d’affaires, puis de cinq cents millions à plusieurs milliards. C’est à ce niveau que nous devons placer l’ambition.
La question de fond
Alors, oui, je pose la question : Okoumé Capital peut-il redevenir l’un des principaux instruments de la nouvelle politique entrepreneuriale du Gabon ? Peut-il aller sur le terrain, prendre une part raisonnable du risque que les banques ne peuvent pas toujours prendre, investir dans les projets prometteurs et préparer les entreprises à devenir ensuite bancables ? Peut-il devenir ce pont entre l’idée et l’entreprise solide ?
Je pense que oui, à condition de lui donner un mandat clair, des moyens adaptés, une gouvernance exigeante et une présence forte auprès des entrepreneurs. Le Gabon n’a pas seulement besoin de créer plus de petites entreprises. Il doit faire émerger des entreprises capables de grandir, d’industrialiser, d’exporter, de créer massivement de l’emploi et de devenir les champions économiques de demain. Et les champions ne naissent pas champions. À un moment de leur histoire, quelqu’un doit accepter de croire en eux avant que leur réussite soit évidente. C’est peut-être là qu’Okoumé Capital a encore une grande histoire à écrire. « Les champions ne naissent pas champions. À un moment de leur histoire, quelqu’un doit accepter de croire en eux avant que leur réussite soit évidente. »




















